[ICI ON ÉCHANGE] STÉPHANE DISTINGUIN

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NOS FUTURS

Notre métier n’est pas de prédire l’avenir avant 30 ans mais de pouvoir dire où l’avenir est déjà présent. De pouvoir l’identifier pour alors chercher à le distribuer le plus vite possible. Et le mieux possible.

Stéphane Distinguin est le fondateur de l’agence de conseil Faber Novel
Précurseur et observateur des changements de fonds apportés par la culture digitale et numérique de ces 20 dernières années, on retrouve la patte de cet entrepreneur sur tous les fronts. 
De KissKiss BankBank à Digitick, il s’engage aux côtés de ceux qui améliorent le monde et font radicalement bouger les lignes…

 

De la culture digitale et numérique à la révolution des Makers, quelle filiation selon toi ?

SD/ ”Je trouve que souvent que lorsque l’on parle des révolutions, on parle aussi des générations. 
On écoute plus souvent de la bonne musique à 20 ans qu’à 40 pour ce qui me concerne en tout cas. 
Je me dis qu’il y a une redécouverte, un croisement et que certaines choses sont disponibles à un moment donné. 
Des personnes s’en emparent et les brassent sans forcement voir un continuum, en es faisant muter.
La révolution des “Makers” nous vient, comme l’indique son nom, plutôt des Etats Unis. 
Elle a quelque chose de radicalement nouveau car elle a su revaloriser des choses qui existent depuis longtemps.
Je suis fils d’enseignant et mon père a été professeur et proviseur dans les lycées techniques et professionnels pendant toute sa carrière. 

Alors je les ai vu, ces machines.
Je suis souvent étonné de cette révolution qui est, pour le coup, celle de la perception; de nos perceptions entre il y a encore quelques temps et aujourd’hui. 
Voilà peu en se baladant aux environs d’un lycée professionnel on se disait encore que les gamins n’avaient pas de chance.
Tu sais que je suis ami avec le Grand Oxmo Pucchino et rappelle toi ses mots : ” un CAP chaudronnier, un CAP chaudronnier mais qu’est ce que je ferai avec un CAP chaudronnier… “
Et maintenant, c’est vrai que si tu te balades au TechShop à côté de Market à San Franscico, tu regardes autour de toi en te demandant quel est le prochain type qui va inventer les dodocases, le square, etc.

Je trouve que, certes, le numérique permet de nouvelles choses via l’impression 3D, les outils sketch fab qui sont des outils de conception en amont et qui sont très numériques; le partage de plans, les vidéos youtube qui permettent de voir comment font les gens…
Tout cela débouche vers une révolution de la connaissance. 
Il en existe une autre, sans doute plus industrielle qui touche aux plans, à leur diffusion et à l’impression 3D. 
Et enfin, il y a un phénomène culturel qui revient au fait que l’on a rarement tort quand on a 20 ans même si les parents sont peu d’accord. 
C’est là que l’on s’intéresse aux choses et qu’on les fait muter en organisant de bonnes associations.
Je me dis en définitive que les Makers se sont pas tout à fait nouveaux, mais que ce qu’en a fait cette nouvelle génération de digital natives, somme toute très présente ici à Montreuil, apporte quelque chose de radicalement différent.”

Des lieux tels qu’Ici Montreuil sont encore relativement singuliers en France. Par ailleurs, la formule des espaces de coworking est déjà bien connue. 
Comment perçois tu ces espaces de mutualisation des outils, des savoir faire, et du travail.

SD/ ”La grande proximité entre ces espaces quels qu’ils soient, disons pour résumer les espaces ” co “, et le numérique est d’autant plus importante et logique que l’on numérise de plus en plus et de mieux en mieux.
On l’a très bien vu à La Cantine, à ParisSoma et ailleurs, il y a une forme de sérendipité et de rencontre  impromptues qui s’opèrent dans des lieux physiques. 
Beaucoup plus et mieux que par Internet malgré Facebook, Twitter et ces outils qui brassent et permettent de rencontrer d’autres personnes. 
Mais rien ne vaut cette rencontre physique. 
Je crois donc qu’il existe une véritable tendance de fond concernant ces espaces de collaboration. 

À fortiori à une époque ou - et je dis cela sans jugement  - l’on fume moins, ou l’on boit moins alors que les bars ferment les uns derrière les autres. 
On a donc besoin de ces nouveaux lieux et de réinventer ces espaces de rencontres. 

Ça c’est le premier point et je pense que c’est une tendance.
Après, il existe à mes yeux de grandes catégories de lieux qui constituent deux fois deux entrées types : Il y’a les lieux de passage et de destination et il y a des lieux que je qualifierais de brassage et d’autres de production. 

Je fais ce distinguo car ce n’est pas la même chose d’avoir un lieu en centre ville et à proximité d’un métro dans lequel je peux passer, faire quelque chose rapidement et m’en aller ensuite en comparaison avec un lieu dans lequel il faut s’installer, faire du résidentiel. 
De la même façon qu’il n’y a rien à voir entre un lieu ou je vais pouvoir laisser une maquette, un projet, un ” espace-projet ” installé et un autre ou je vais simplement venir prendre un café et éventuellement récupérer du WiFi.

Donc la typologie d’Ici Montreuil se situe dans celle des lieux de proximité mais aussi de projets. 
Et ce qui n’est pas facile, c’est qu’il faut pouvoir s’implanter dans la bonne zone, et d’avoir la capacité. 

Ce qui est beaucoup plus aisé à gérer lorsque l’on est dans un lieu de passage
J’ai eu la chance de faire un atelier menuiserie ce matin : on voit bien qu’au delà de dix, malgré la magnifique capacité d’Ici Montreuil, le système sature. 
Si demain 200 personnes viennent sonner en même temps pour une même activité, vous ne pouvez pas les prendre toutes en même temps.
À la Cantine demain matin 200 personnes arrivent, eh bien elles se posent : debout, sur une chaise et quand l’un s’en va, l’autre récupère sa chaise. 
Par définition, le mouvement n’est pas du tout le même.
Ce sont donc des lieux qui, à mon avis, n’ont pas tout à fait les mêmes économies. Et comme ce sont des espaces très récents, les choses restent clairement à découvrir et à inventer.

Le modèle des co-working est assez clair, il est travaillé dans tous les sens; les espaces tels qu’Ici Montreuil sont des espaces ou les curseurs ne sont pas très clairs. 
Parce que tout à l’heure j’ai parlé de proximité mais je pense qu’on ne peut pas être plus central quand on a besoin d’un tel espace, pour mettre des machines. 
Il est difficile d’envisager un ” Ici Champs Elysées “.
Par ailleurs il se créé un truc sur l’Est de Paris, qui m’intéresse avec Montreuil en tête de pont  mais aussi Pantin qui ressemble à un démarrage de Brooklyn. 
Paris peut ressembler à Manhattan pour plein de raisons car c’est une ville assez stressante. 
Justement je me faisais la réflexion en arrivant ce matin à Ici Montreuil, c’est marrant de voir à quel point justement on est pas à Paris alors que l’on est bel et bien sur une ligne de métro.
J’aime Paris il n’y a pas pas d’ambiguité sur ce point, mais ici les gens se font la bise, tout est plus cool. Il existe un chape incroyable sur le périphérique.
Oui, j’aime Paris, je vis et travaille dans Paris mais j’apprécie aussi de pouvoir m’échapper à quelques stations de métro seulement. 
De pouvoir me détendre et avoir des rapports que je trouve plus cools.

Le rapport entre Manhattan et Paris et Brooklyn et cette belle banlieue créent une belle articulation, une bonne circulation. 
On y trouve un passé industriel, typiquement pour Ici Montreuil, Il y a aussi une génération de personnes qui finissent par se fatiguer du mode bobo et je dis cela parce que je dois en être un. 
Et c’est vrai que du coup ces territoires sont habités par beaucoup de personnes ouvertes, plutôt issues de la ” classe créative ” comme l’appelle Florida. 
Ce sont souvent des musiciens, des architectes. Ils sont tout à fait la cible d’un Ici Montreuil.
Et si je reviens aux ateliers tels que je les ai vu ce matin, cette population se mélange avec des artisans, des personnes qui, elles, ont une vraie compétence technique.
Je trouve donc stimulant d’avoir ce mélange d’activités tertiaires et d’activités, pour le coup, très artisanales.”

D’un point de vue ” business “, on sait aujourd’hui que dans l’industrie numérique les goulots d’étranglement sont forts et la concurrence féroce. Le chef d’entreprise que tu es envisage-t-il une présence et un investissement  sur des territoires physiques mais qui véhiculent la culture dont nous parlons depuis le début de l’entretien…

SD/ ”Evidemment. Et je ne pense pas trahir de secret  mais nous discutons depuis longtemps avec Nicolas Bard pour savoir de quelle façon nous pouvons travailler chez Faber Novel, avec Ici Montreuil.
Parce que j’y vois un enjeu assez fondamental. 
Je ne vois pas immédiatement d’enjeux économiques au sens retour sur investissement mais je maintiens que mon rôle  et la mission de mon entreprise, Faber Novel, c’est de favoriser l’émergence.
Donc un tel soutien sur un territoire lui aussi émergent est forcement quelque chose d’attirant, à observer et à accompagner.
Tout à l’heure je parlais des effets des générations et je pense qu’il faut en être proche sans soi même tenter de jouer les ” vieux beaux “. 
En revanche il s’agit d’une question fondamentale d’équilibre et de diversité. 
Quand on veut être pertinent dans l’activité qui est la mienne, on se doit d’être présent et impliqué  dans des modèles comme Ici Montreuil.
Il y a aussi une question de modèle par rapport à des collaborateurs, à des collègues en leur proposant d’avoir accès à cet espace pour des projets. 
C’est à dire d’aller un cran plus loin, en étudiant dans la pratique ce que cela permet. 
Si on propose aux personnes d’aller travailler à Ici Montreuil, une demi journée par semaine ou deux jours par mois,
qu’est ce que cela va donner ? 
Au bout d’un certain temps on relèvera les casiers et on regardera ce que donne la pèche.

Enfin, on a intérêt chez Faber Novel, à montrer à nos clients comment on peut prototyper dans le cadre de nos activités, de stratégie et de croissance.
Pour le coup on a un intérêt très pratique et très évident à pouvoir venir faire du prototypage à Ici Montreuil.
Chez Faber Novel, on est vraiment dans ces enjeux là avant même de se demander si Ici Montreuil est„ ou non comme Take Shop; si il faut en ouvrir dans toute la France ou dans toute l’Europe. 
La question n’est pas de savoir si un espace comme Ici Montreuil préfigure le Starbuck de demain. 
Si c’est la voie que choisit de suivre Ici Montreuil, alors oui bonne chance.  Peut être que le projet le mérite, mais avant que l’on en soit là je trouve déjà beaucoup d’intérêt à ce que je vois aujourd’hui et j’espère que cela dure.
Je dis cela aussi parce que je pense que le modèle n’est pas encore mûr.
On a deux petits soucis en France, quelque soit le côté du périphérique d’ailleurs, par rapport à Take Shop par exemple… 

Je pense qu’on a trop longtemps dévalorisé les filières techniques, culturellement. 
En Allemagne, le patron actuel de Benz est tourneur fraiseur. Il est rentré dans la boîte avec un diplôme technique et il a franchi les échelles. Je pense que ce n’est jamais arrivé en France qu’un patron de Renault, PSA ou EADS prenne cette filière là. Il ne s’agit pas de faire du poujadisme en disant ce sont toujours les mêmes écoles, on s’en fout. Simplement on n’a ni cette culture ni ce sens des enjeux.

Je discutais récemment avec quelqu’un qui s’intéresse de très près aux modèles industriels et qui me disais que les plus grandes sociétés ont des programmes mutualisés. Lorsqu’elles parlent RH, les multinationales ont des programmes mutualités pour les cadres et les hauts potentiels selon l’expression consacrée. Pour les ouvriers par contre ils considèrent qu’il faut des plans locaux. Ce qui n’est pas forcement le cas des sociétés allemandes ou américaines qui pensent également à brasser les populations, y compris les populations plus techniques.

Je pense qu’il y a un part du Génie Français dont on se tape le torse et se rebat en permanence, qui certes existe mais qui a mis du temps à reconsidérer les aspects dont nous parlons.

Je vais prendre un exemple bête : Il y a une petite quinzaine d’années, j’habitais à Londres et j’étais stupéfait de voir le nombre d’émissions de cuisine à la TV anglaise. Alors que quand même en Angleterre on mange très mal. Malgré tout j’assistais à une sorte d’émergence de pop culture de la cuisine, avec des émissions rigolotes et bien foutues.
12 / 15 ans plus tard on se retrouve avec des Masterchef et des Topchef qui cartonnent en France et dont tu constates que le niveau des équipes françaises ont un niveau largement supérieur à celui des participants des autres programmes… Sauf que l’on a juste perdu 10 ans en termes de culture populaire.

Donc, je me dis qu’il y a sans doute un gros enjeu à changer le regard qu’on peut avoir sur ces filières techniques et sur leurs métiers.
On aura alors des Makers quand on se dira que c’est cool, positif, bien valorisé socialement et en tant qu’entrepreneur, la seule chose que je peux dire, c’est que voilà une petite vingtaine d’années être entrepreneur ou patron de PME c’était moins sympa que d’être cadre très supérieur dans une banque ou d’avoir fait l’ENA. Aujourd’hui dans un dîner en ville si vous êtes autour de la table et que vous êtes entrepreneur les gens trouvent ça plutôt cool.

Je pense donc que l’on peut faire évoluer les mentalités.

Faber Novel est une entreprise de conseil et je me suis aperçu que dans vos domaines d’expertise vous proposiez des modules liés au travail et à l’encadrement. Alors comment se fait-il qu’une entreprise de culture digitale soit sollicitée pour partager son expertise autour des notions de travail, d’encadrement et de management…

SD/Alors ” mobilis in mobile “, je pense qu’il y a une tendance de fond avec et par le numérique qui fait qu’aujourd’hui la Formule 1 des RH à plus d’un titre c’est peut être chez Google, chez Facebook ou chez des sociétés qui ont besoin de recruter très très vite des gens très brillants et hyper sollicités, en les payant très cher. Et en faisant en sorte qu’ils soient le plus épanouis possible dans leur boulot, hyper créatifs.

Le modèle de l’organisation numérique est à mon avis un modèle qui s’impose de plus en plus à d’autres sociétés.

Si vous êtes un concurrent potentiel de Google, ce qui est à peu près le cas de tout le monde si on regarde La Poste avec Gmail par exemple car n’importe quel business se retrouve confronté au numérique au sens large, il faut que vous soyez capable d’avoir les mêmes talents. C’est très important et c’est quelque chose de nouveau. Je pense aussi qu’avec la génération des digital natives, ça a muté et du coup on se retrouve avec des jeunes qui ont du mal à comprendre pourquoi on leur interdit d’aller sur Facebook quand ils sont au boulot car ils sont un réflexe et des automatismes numériques qui les aident énormément. Ces usages là entrent dans l’entreprise. Donc le numérique est un modèle et impose de plus en plus sa loi aux RH au sens large et aux entreprises plus classiques.

Après ça pour parler du cas de Faber Novel et pourquoi c’est de notre modèle dont il s’agit. On est un pont entre les petits qui vont vite et les grands très forts. Notre modèle est double, il est d’être conseil  pour de grandes entreprises et de grandes organisations mais aussi une structure qui promeut de nouveaux modèles qui les développe, qui créé des société pour le faire, que ce soit pour les nouvelles technologies comme avec Digitik, sur des savoir faire comme AF83 ou Applium. Ou avec de nouveaux usages comme Bureaux à partager.

Notre métier est de toujours nous adapter, de toujours avancer, de toujours être à la pointe des usages et de pouvoir apporter quelque chose d’important.

Il y a une phrase que j’adore et qui m’obsède et qui vient de William Gibson, un écrivain de science-fiction : ” The Future is already here - it is just not evenly distributed “. Alors je reviens à mon rôle et à la mission de Faber Novel. C’est ce que l’on doit faire : identifier où est le futur. On est pas des prospectivistes et on a pas 50 chercheurs en physique quantique, des pros de la génomique. Notre métier n’est pas de prédire l’avenir avant 30 ans mais de pouvoir dire ou l’avenir est déjà présent, et de pouvoir l’identifier pour alors chercher à le distribuer le plus vite possible. Et le mieux possible.

C’est pour cela qu’on est ravis d’être chez Ici Montreuil car je pense qu’une part de futur s’invente aussi dans ces lieux.”

Photo et propos recueillis par Jean Fabien

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